MAîTRISE EN ARCHITECTURE

Du Jeu au Je

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Perspective

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Plan clé

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Plan de site

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Du Jeu au Je

L’immigration, définie comme le « mouvement de personnes quittant leur lieu de résidence habituelle, soit à l’intérieur d’un même pays, soit au-delà une frontière internationale » (Organisation internationale pour les migrations, s. d., par. 32), est un instinct gravé dans nos os, aussi essentiel que respirer. Depuis nos premiers ancêtres, le mouvement de personnes fut une condition de survie, une réponse instinctive à l’épuisement des ressources et aux changements des saisons.

À travers notre monde contemporain globalisé naît une nouvelle forme d’immigration. Ce déplacement n’est plus un mouvement fluide, fruit de la nature, mais une fracture provoquée par les conflits, la persécution politique, les inégalités économiques et le réchauffement climatique : une immigration faite d'exils, de traumatismes et de promesses, marqués par des ruptures intérieures et extérieures, et par les épreuves du pays d'origine, du trajet et de l'arrivée ainsi que par l'espoir de salut, de liberté, d’une vie meilleure, d’un avenir plus juste et d’une économie florissante. Des nations entières se sont construites sur cette utopie de promesses, comme en témoigne l’idéal du « American Dream ». Cependant, le véritable enjeu tient à l’incapacité de la ville moderne à accueillir dignement des populations vulnérables.

Les fissures et les failles de la ville moderne ne datent pas d’hier. De nombreux penseurs ont révélé les tensions, dont Georg Simmel, pour qui la métropole exerce un pouvoir d’attraction incessant, portée par un rythme toujours plus trépidant, mais incapable d’accueillir et d’intégrer pleinement les individus. Entre le citadin et l’espace urbain se tisse alors une relation paradoxale, faite à la fois de proximité et de détachement, d’intensité et d’aliénation. (Bonicco, 2009)

Cette tension et cette fragilité deviennent particulièrement visibles à travers le regard de l’Étranger, une figure urbaine située à la fois dedans et dehors, présente au sein du groupe tout en demeurant à distance, familière et pourtant perçue comme une menace.

Parc-Extension est bien plus qu’un simple quartier. C’est un seuil, un point d’arrivée, un lieu de transition pour des milliers de personnes venues d’ailleurs avec l’espoir d’y trouver refuge, dignité et avenir dans une grande ville métropole, Montréal. Historiquement, ce territoire a toujours été marqué par les vagues migratoires successives – Grecs, Italiens, Sud-Asiatiques, pour n’en nommer que quelques-uns –, chacune y laissant une empreinte, une mémoire, un fragment d’ailleurs. À travers le temps, Parc-Extension s’est ainsi forgé une identité complexe, multicouche, à la fois vivante et vulnérable. Cependant, derrière cette richesse culturelle résonnent les tensions propres à la modernité. Le sud de Parc-Extension est dominé par la vitesse, la structure et la routine. On y observe de larges artères de circulation, des rails de train, des stations de métro et d’autobus, des visages pressés et des lieux où le flux et le mouvement l’emportent sur la présence humaine. C’est un territoire façonné par le travail et la circulation, un espace mécanique et fonctionnel, presque indifférent aux moments de pause, de spontanéité et de création.

À l’image de l’enfant qui construit et détruit son château de sable au bord de la mer, sans regret ni attachement, l’architecture de Parc-Extension doit réapprendre à jouer : créer sans posséder, se transformer sans se figer, inventer des lieux capables d’accueillir la vie, la rencontre et l’imprévu. Elle doit devenir un catalyseur de liberté et de spontanéité, un espace où les gestes, les imaginaires et les récits se déploient, où chaque habitant, migrant ou citadin, peut retrouver la capacité de dire « je », d'habiter pleinement son corps, sa mémoire et son territoire. L’architecture, dans ce quartier marqué par la vitesse, la structure et la fragmentation, ne doit pas seulement répondre aux besoins fonctionnels, mais devenir un terrain de jeu, un laboratoire d’identité plurielle, où l’exil et le déracinement se transforment en puissance créative.

Le projet vise à transformer le site d’une ancienne station-service Shell, un élément symbolique qui incarne la ville moderne et ses tensions, en installant une structure ludique temporaire en bois sur la surface du site. L’idée est d’utiliser un système constructif facilement démontable et recyclable, jouant sur le caractère éphémère du projet : une installation qui se transforme constamment, jamais identique à elle-même, comme le jeu lui-même. Elle constitue également une réponse critique à l’architecture moderne, figée dès son érection, même lorsqu’elle ne répond plus aux besoins contemporains.

Cet espace éphémère devient un lieu où l’Étranger peut venir se réapproprier son corps, son identité et son rapport au monde à travers le jeu. Le site est alimenté par un atelier de fabrication au rez-de-chaussée et ponctué de multiples dispositifs, chacun doté d’une fonction spécifique, sans qu'aucun ne définisse ni ne contraigne le jeu. La liberté, l’imagination et l’exploration restent uniques à chaque individu Ainsi, le projet architectural se pose comme une invitation : recréer des espaces capables de réconcilier l’imaginaire et la réalité, le flux et la présence, la contrainte et la liberté, la ville et ses habitants. Dans ces lieux, le jeu n’est plus un simple divertissement, mais un acte de résistance, un geste existentiel qui réinvente la relation entre l’individu et l’espace, entre le passé et le futur. Parc-Extension peut alors devenir un espace où la ville redevient imaginaire, vivante, ludique et habitée, un théâtre où se rejoue, chaque jour, la possibilité de se réinventer et de se relier au monde.